RECHERCHE DE SENS POUR UNE CONSTRUCTION
IDENTITAIRE DU PSYCHOMOTRICIEN

Jean-Pierre Yernaux
Psychomotricien, thérapeute en psychomotricité
Formateur d'adulte au CESA de Roux

Le concept de psychomotricité.

Un peu d'histoire

Le concept de psychomotricité s'est construit aux confins de différentes sciences que sont la pédagogie, la psychologie, la neurologie, la psychanalyse. De nombreuses personnalités ont influencé son élaboration par leurs recherches. Trois retiennent particulièrement l'attention :

  • PIAGET: selon lui, l'activité motrice et l'activité psychique ne sont pas des réalités étrangères mais reliées entre elles. C'est à partir de la mise en œuvre de la dynamique de l'action que se construit l'organisation cognitive.
  • WALLON : pour lui, la fonction tonique joue un rôle fondamental dans la vie affective et dans la vie de relation.
  • AJURIAGUERRA : a ouvert la psychiatrie aux enfants et y a intégré la fonction tonique comme fondement des troubles psychomoteurs.

Psychomotricité, un concept en évolution.

Le concept de psychomotricité est un des concepts les plus récents de la sphère éducative et thérapeutique. Les pratiques qui en ont découlé, furent malheureusement utilisées comme " fourre-tout " catalyseur des questionnements, des différentes pratiques corporelles, des insécurités éducatives de notre société en lien avec l'émergence d'un corps pulsionnel, lieu d'ancrage des affects, mais aussi d'un corps source du développement de l'intelligence.

Ajuriaguerra, Piaget, Wallon, Winnicott et bien d'autres ont favorisé par leurs recherches l'émergence du concept de " psycho-motricité ". Son orthographe s'est progressivement modifiée, de " psycho-motricité " il est devenu " psychomotricité " sans tiret. Il s'est inscrit dans une vision de l'être qui venait de passer du dualisme corps-esprit à la notion de globalité, d'unicité de l'ETRE. Il s'est appuyé enfin sur la reconnaissance du mouvement spontané et créatif de l'Etre Humain et particulièrement de l'enfant, qui au départ était surtout intuitif et réactionnel pour aboutir aujourd'hui au " mouvement spontané conscient ".

Quelques éléments ayant influencé le concept de psychomotricité ces 25 dernières années :

Dès le début des années 80, l'apparition de la thèse selon laquelle " le bébé est une personne " a bouleversé le regard porté sur le bébé qui jusqu'alors était représenté par exemple dans le signe de l'O.N.E., comme un bébé emmailloté de la taille aux pieds.

De nombreuses recherches ont suivi mais ce n'est que depuis les années 90 que des spécialistes comme Bernard Golse, André Bullinger, Suzanne Robert Ouvray, …, ont mis en évidence les étapes corporelles, psychomotrices, sensorimotrices du développement par lesquelles passe un enfant pour construire son intelligence. La vision intégrée et interactive entre les différentes composantes d'un Etre Humain et particulièrement d'un enfant a bousculé la notion même de développement psychomoteur.

C'est au cœur de son corps que naîtra sa " dynamique psychomotrice " que l'on peut définir comme : l'affectivité qui donne corps à l'intelligence.

Le concept de " corps " lui-même a évolué et intègre différents signifiants (cf. Benoît Lesage) :

  • Le corps que l'on a : une distance est mise entre le sujet et son corps. Ce corps éveille une conscience particulière qui cherche la santé, le bien-être, l'efficience, une expressivité efficace. Comme un instrument qu'on maîtrise, l'objet d'un savoir conceptuel.
  • Le corps vécu : celui que je sens, que je ressens dans son contenu, ses limites. Corps vécu dans l'ici et maintenant, dans l'immédiateté de l'instant mais aussi comme arrêt sur image du mouvement de vie qui m'anime et dont mon corps en est l'expression.
  • le corps qu'on est : celui que B. Lesage nomme " le corps conscience, vécu comme travail de soi avec la conscience aiguë d'une connexion psychosomatique, reliée à une aventure subjective". L'expressivité corporelle représente notre manière d'être là en tant que sujet, d'être là dans le temps et l'espace.

La symbolique de l'arbre

Nous pouvons représenter le développement psychomoteur d'un être humain en utilisant la symbolique de l'arbre.

Au départ la " graine de vie " développera ses racines si elle rencontre un espace contenant suffisamment riche. La deuxième étape consistera à faire naître un axe qui progressivement sortira de terre pour aller à la rencontre de la lumière.

Cet axe sera confronté à un environnement plus ou moins accueillant. Il s'appuiera sur un ancrage de son axe de développement. Cet ancrage constituera son affermissement.

Progressivement il entrera en contact avec les autres éléments de son environnement. Il entamera avec eux un processus de différenciation identitaire à partir duquel il pourra progressivement construire sa dynamique de reliance si son espace de développement est suffisamment structurant.

C'est seulement à ce moment qu'il pourra développer tout son potentiel créatif et rayonner dans son environnement.

Au concept du " bébé est une personne ", se sont progressivement ajoutées les recherches des sciences neurocognitives, avec notamment les travaux d'Antonio Damasio, dont les travaux ont mis en évidence, à partir de l'observation du fonctionnement du cerveau, lors de l'émergence et le développement de l'intelligence, le passage obligé par l'expérience et l'intégration corporelle et émotionnelle. Par exemple, la théorie actuelle des neurones miroirs donne sens aux interventions spécifiques des psychomotriciens.

Enfin, depuis quelques temps, émerge la notion de " corps psychique " source du psychisme. C'est le corps, qui à partir de son enveloppe, sa consistance, sa structure, ses sensations, constituera le psychisme au début de la vie. C'est à partir de lui que progressivement le psychisme lui-même émergera tout en gardant son lien corporel et ce jusqu'au terme de notre vie.

A la naissance notre corps est pris dans un rythme relationnel avec le corps d'autrui. Nous l'éprouvons notamment par l'expérimentation du corps d'autrui dans la relation, choyé, cajolé, respecté, touché tendrement, abandonné, abusé, vidé, rudoyé, violenté …, mais aussi à partir de l'expérimentation de notre propre corps avec le temps, l'espace et le monde des objets.

A partir de ce dialogue tonique, l'enveloppe psychique de l'adulte fera office de pare-excitation (concept freudien qui correspond aussi au concept de "holding" de Winnicott) pour l'enfant soumis à un excès de stimulations sensitives et sensorielles de son environnement, afin de lui permettre de passer d'un niveau d'excitation corporelle à un autre niveau affectif et représentatif.

Les mots, les touchers enveloppent l'enfant, le retiennent, le contiennent, le soutiennent dans ce qu'il vit. Ils amènent l'enfant à changer les qualités de ses tensions corporelles et évitent le ressenti d'angoisse archaïque de dissolution, d'éclatement. C'est la mise en mot d'une tension corporelle. C'est le parent qui affecte le corps tonique et émotionnel de l'enfant.

A partir des sensations et des émotions, l'enfant passe du " moi-peau " (cf. Didier Anzieu) et du corps psychique, à la construction d'un espace psychique contenant ses affects et leurs représentations.

Les processus d'appropriation de soi, nécessitent un travail d'analyse et d'élaboration d'abord sensoriel, ensuite perceptif et enfin représentatif.

La psychomotricité, de l'éducation-prévention à la thérapie psychomotrice.

Je réalise parce que j'existe et ce que je réalise est la représentation du comment j'existe, partir de l'agir pour donner sens à mon existence.

  • L'axe éducatif et préventif : où l'enfant trouvera les conditions pour la mise en mouvement de son expressivité corporelle, psychomotrice, tonico-émotionnelle. Les objectifs seront la construction de son identité corporelle, l'ouverture de sa dynamique de relation et de communication et la mise en action de son processus créatif. Ce mouvement est à la source du développement de son intelligence.
  • L'axe de l'éducation psychomotrice spécialisée pour le public en difficulté rencontré (enfants, adultes), va lui permettre de se connecter, reconnecter corporellement et tonico-émotionnellement avec lui-même. Elles seront accompagnées dans la prise de conscience de son expressivité psychomotrice perturbée et en lui permettant de se réinscrire dans la réalité des relations avec lui-même, les autres, l'espace, le temps …
  • L'axe de la thérapie psychomotrice, à partir du cadre et des relations spécifique à la thérapie, permettra à la personne de se connecter et reconnecter corporellement, tonico-émotionnellement avec elle-même à partir de son expressivité psychomotrice et de sa corporalité. Elle prendra conscience des processus relationnels tonico-émotionnels qui ont amené son expressivité psychomotrice perturbée pour élaborer les bases de sa reconstruction en cela par le thérapeute psychomotricien, à partir d'un dialogue tonico-émotionnel.

Le psychomotricien professionnel paramédical.

Le développement du concept de psychomotricité et par voie de conséquence des pratiques psychomotrices a eu comme conséquence l'intégration de cours intitulés " Psychomotricité " dans la plupart des études supérieures pédagogiques et paramédicales à côté des cours de psychologie, sociologie, ou pédagogie …

L'autre conséquence est la mise en place de formations complémentaires spécifiques comme la spécialisation dans la catégorie pédagogique ou le d'un post-graduat paramédical, permettant ainsi l'émergence d'un professionnel spécifique : le psychomotricien. En trente ans nous sommes donc passés progressivement d'une pratique psychomotrice à une intervention professionnelle spécifique pouvant utiliser différentes méthodologies et pratiques.

Si la psychomotricité, comme la psychologie, doit aujourd'hui intéresser tous les professionnels, l'intervention psychomotrice elle, nécessite un professionnel spécifiquement et scientifiquement formé à une intervention mettant en jeu et en dialogue, cette tension tonico-émotionnelle à partir d'une relation impliquant corporellement les deux partenaires (patient et professionnel).

Sa formation

Outre les sciences auxquelles nous avons fait référence, le psychomotricien doit se former aux éléments conceptuels et théoriques spécifiques de la psychomotricité, à la dimension pratique et didactique de la psychomotricité (de l'éducation-prévention à la thérapie psychomotrice). Il sera confronté dans sa formation à sa propre dynamique psychomotrice tonico-émotionnelle, afin de devenir un réel partenaire de Jeu symbolique avec son " patient " à partir de son éprouvé corporel et de son propre engagement corporel dans une relation tonico-émotionnelle qu'il aura établi avec lui.

Sa formation pratique, inspirée de Pierre Vayer, se développera sur trois axes:

  • L'Etre à partir d'une réflexion sur soi : l'Etre humain en tant que sujet de son existence.
  • La Personne à partir de l'organisation de soi : l'Etre reconnu par les autres en interaction avec les autres.
  • Le sujet à partir de l'expression de soi : l'Etre humain en tant que support d'une action, d'une activité.

Ses interventions

Ce sont les sensations, les tensions corporelles, les mouvements, les postures, les mimiques émotionnelles, les déséquilibres, les difficultés à se redresser, à s'enrouler, à se laisser porter, la difficulté à manipuler le dur ou le mou, les refus ou préférences de telle ou telle forme sensorielle, qui vont alimenter le ressenti et l'éprouvé corporel du psychomotricien. Expérimenter les divers éléments évoqués lui permettront de convoquer en lui des images correspondant par exemple, aux formes de développement comme l'enroulement, l'axe, les coordinations, l'ouverture, la fermeture induites par les sensations et tensions générées par le patient en mouvement. C'est sur cet éprouvé que des propositions de travail sensoriel et tonique, à partir de l'analyse et la décomposition de son éprouvé corporel en tension, sensations, images, pourront être proposées comme réponses au patient sur son terrain.

C'est enfin une mise en Jeu, une mise en Je. Le Jeu au sens où Winnicott l'exprime : " C'est sur la base du Jeu que s'identifie l'existence expérientielle de l'Homme. Jouer est une thérapie en soi ". René Roussillon ne nous dit pas autre chose lorsqu'il affirme que " Le Jeu est action mais il est aussi et dans le même mouvement travail de mise en représentation ".

Ses interventions seront particulièrement adéquates auprès de personnes (bébé, enfants, adolescent, adultes, personnes handicapées, personnes en fin de vie …), qui éprouvent des difficultés au niveau de leur enveloppe corporelle psychique, de leur consistance corporelle intérieure. Mais aussi auprès de ceux qui éprouvent des difficultés dans la gestion de la tension corporelle née de leur interaction avec eux-mêmes, les autres, l'espace, le temps, les objets. Le psychomotricien accompagne le jeune enfant dans son chemin pour habiter son corps et exister à travers lui. Il peut accompagner la personne en fin de vie dans son chemin pour lui permettre de ré- habiter ce corps qu'il doit pouvoir quitter.

En conclusion.

Le psychomotricien:

  • Est un professionnel paramédical spécifique.
  • Intervenant au niveau de l'éducation-prévention, du soin, de la thérapie.
  • Il part de l'action tonique et corporelle spontanée et ressent à travers un éprouvé corporel, le Jeu de l'enfant, de son patient (enfant, adolescent ou adulte).
  • Il entre en dialogue tonico-émotionnel avec son patient en tant que partenaire symbolique, et peut proposer sa propre enveloppe corporelle psychique " pare- excitatrice " à partir de laquelle son patient pourra construire sa propre enveloppe corporelle psychique.
  • A partir de sa technicité et de son expressivité psychomotrice travaillées et formées, il utilise des outils comme le jeu corporel spontané, la relaxation, les médiations corporelles, le massage, l'expressivité posturale et gestuelle …
  • Il permet de donner du sens au lien entre le somatique et le psychique ou de restaurer ce lien.
  • Il s'intéresse dans ce cadre à l'être humain de sa naissance à sa mort, quelque soit son handicap, ses compétences, sa maladie, …
  • Il ne travaille pas avec le désir mais avec la tension du désir ". " Il établit un contre-transfert émotionnel ", cf. S. Robert Ouvray.

Face à la pulsionnalité très présente dans notre société, dans cet espace-temps (repères, cadre de référence) et avec le regard et l'accompagnement du psychomotricien dans une présence référente, corporelle et émotionnelle, l'enfant, l'adolescent, l'adulte, à partir de son mouvement spontané (pulsionnel), pourra se spatialiser, ritualiser, symboliser son histoire et en " jouant ", se l'approprier plutôt que de la projeter dans l'autre.

Pour toute information complémentaire : http://users.skynet.be/psychomotricite/.

Bibliographie succincte :

- C. Ballouard, " Le travail du psychomotricien ", Dunod 2003
- C. Ballouard, " Psychomotricité l'aide mémoire ", Dunod 2008
- Collectif dir. P. Blossier, " Groupes et psychomotricité ", Solal 2002
- Collectif dir. C. Potel, " Psychomotricité entre théorie et pratique ", In Press 2000
- A. Coeman - M. Raulier H de Frahan, " De la naissance à la marche ", Etoile d'herbe 2004
- O. Gaucher - M. Guiose, " Soins palliatifs et psychomotricité ", HDF 2007
- A. Lapierre - B. Aucouturier, " La symbolique du mouvement ", Doin 1975
- A. Lapierre - B. Aucouturier, " Le manque au corps ", Doin 1982
- B. Lesage, " La danse dans le processus thérapeutique ", Eres 2006
- C. Potel, " Corps brûlant, corps adolescent ", Eres 2006
- S. Robert- Ouvray, " L'enfant tonique et sa mère ", Hommes et perspectives 1975
- P. Vayer - Ch. Roncin, " Le corps et les communications humaines ", Vigot 1986

Les revues " Evolutions psychomotrices " et " Thérapie psychomotrice et recherches "