Historique

L’INTERVENTION PSYCHOMOTRICE EN BELGIQUE FRANCOPHONE : UN LONG CHEMINEMENT...

Dès le début des années 60-70, la Belgique Francophone joua un rôle fondamental dans le développement de la psychomotricité en Europe francophone. Un énorme travail a été effectué depuis 30 ans par les psychomotriciens belges francophones et les enseignants des différentes formations en psychomotricité. Ce travail a permis d’identifier et clarifier la spécificité et les contenus de l’intervention psychomotrice, d’en identifier les références, et de se situer dans la différenciation avec les autres métiers du secteur de la santé, mais aussi du secteur de l’éducation.

Un peu d’histoire antérieure à la naissance de l’Union

Bien avant la naissance de l’UPBPF en 1989, dès le début des années 60-70, des professionnels belges s’intéressent et s’intègrent au courant psychomoteur se développant dans les pays francophones. Ce courant est porté par des personnes comme Gisèle Soubiran, Jean Leboulch, Pierre Vayer, André Lapierre, Bernard Aucouturier... pour la France, Jean-Claude Depoter, Paul Sivadon, Marianne Klees, Annie Pecher... en Belgique francophone. Des premières formations de spécialisation en un an voient le jour dans des écoles organisant la formation d’éducateur spécialisé, mais également en option dans le cadre de la formation d’assistant en psychologie.

Une première association, l’ABEP (Association Belge d’Education Psychomotrice), voit le jour et organise des formations spécifiques en psychomotricité pour les professionnels des secteurs éducatifs et de la santé. Plusieurs secteurs s’interrogent déjà sur la place de la psychomotricité : l’école maternelle, les centres de santé mentale, le secteur de l’aide à la jeunesse, du handicap, etc. Deux congrès internationaux sont organisés en Belgique : en 1976 sous l’égide de l’ULB et à Liège en 1978 où a eu lieu le troisième congrès international (après Nice et Genève) en collaboration avec la Fédération Française des psychorééducateurs et le soutien des ministres des deux pays. Depuis lors nous avons continué à participer à ces congrès. Nous sommes depuis de nombreuses années membre de l’OIPR (Organisation Internationale de Psychomotricité et de Relaxation), qui a progressivement pris la relève de ces congrès.

C’est à cette époque que les chemins pris pour la reconnaissance de la psychomotricité en Belgique et en France se sont différenciés. Si en France une opportunité politique a permis d’avoir une formation spécifique officielle dès les années 70, la complexité organisationnelle et institutionnelle de la Belgique ainsi que la différence de conception et de référence entre le Nord et le Sud de notre pays, a eu comme conséquence le développement dans un premier temps de post-formations spécifiques et de formations continuées pour les professionnels existants. Nous pouvons observer que chaque pays européen ayant intégré le courant psychomoteur, le développera de manière différente en fonction des structures propres à son pays. Il faudra attendre 1995 pour assister à la création du Forum Européen de la Psychomotricité, dont l’objectif sera de construire une base minimum commune aux différents pays européen, tant sur le plan de la formation que de la profession elle-même. L’U.P.B.P.F y participe activement depuis son origine à travers le Forum Belge dont elle est membre fondateur. Tous les 4 ans un congrès international est organisé par le Forum Européen.

Les années 80 ont vu se développer, notamment dans l’enseignement de promotion sociale, de nouvelles formations spécifiques plus conséquentes. Un besoin de reconnaissance se fait sentir, de même qu’une différenciation progressive avec les métiers existants. Ce n’est plus uniquement une pratique particulière spécifique au service des métiers existants qui est l’objectif, mais de plus en plus les « psychomotriciens » souhaitent réfléchir à ce qui les rassemble ; quelle que soit leur formation d’origine. C’est à cette époque qu’est voté au parlement l’arrêté 78 organisant la reconnaissance des métiers paramédicaux existants. En 1988, le Ministre de la santé Philippe Busquin propose que les psychomotriciens soient déjà invités comme observateurs au Conseil national des professions paramédicales. Plusieurs secteurs commencent à reconnaitre officiellement les personnes ayant une formation spécifique en psychomotricité. C’est le cas par exemple dans le secteur de du handicap, des centres de réadaptation fonctionnelle et également dans le cadre de l’enseignement maternel.

Naissance de l’Union Professionnelle

C’est en 1988 que des psychomotriciens engagés depuis de nombreuses années dans la reconnaissance de leur intervention spécifique décident de fonder une structure officielle leur permettant d’être un interlocuteur efficace et reconnu par les instances politiques. C’est ainsi qu’en 1989 les premiers statuts de l’Union Professionnelle Belge des Psychomotriciens Francophones sont publiés au moniteur. Voici les premiers objectifs poursuivis par l’Union :

Faire reconnaitre le psychomotricien comme un professionnel à part entière ayant une intervention spécifique et non une technique particulière.
Nécessité de partir des formations officielles existantes et délivrant un diplôme officiel. Favoriser la rencontre entre ces formations. L’option d’une spécialisation paramédicale ou pédagogique faisant suite à un premier graduat, a d’abord été privilégiée.
Partir de la grande diversité existante sur le terrain de la pratique psychomotrice pour ensuite tenter de construire progressivement un cadre commun permettant la construction d’un statut professionnel spécifique, différencié et complémentaire aux autres professions.
Intégrer dans un premier temps l’ensemble des professionnels de la psychomotricité, quelle que soit leur formation initiale, officielle ou privée.

Dès le début des années 90, de nombreux contacts politiques sont pris avec les différents Ministres concernés. Des dossiers sont introduits. La proximité de territoire avec d’autres métiers comme la kinésithérapie ou la logopédie, la diversité des formations proposées et la difficulté de l’époque de bien différencier l’intervention spécifique du psychomotricien amènent ces responsables politiques à proposer que la psychomotricité soit une spécialisation spécifique de métiers éducatifs et de la santé existants. En octobre 1990, lors d’une rencontre officielle avec plusieurs parlementaires, il nous fut demandé si nous n’étions pas une menace pour les kinésithérapeutes, les logopèdes ou les psychologues... Ce qui mettait déjà en évidence la problématique de la différentiation entre une formation de base et une spécialisation. C’est dans ce cadre que nous avons décidé en 1990 et 1992 de réunir les opérateurs de formation afin de favoriser le dialogue.

Vers la fin des années 90, les nouvelles directives européennes visant la libre circulation des étudiants (processus de Bologne) et des professionnels vont donner un nouvel élan aux processus d’harmonisation visant la reconnaissance de la psychomotricité. L’évolution institutionnelle de la Belgique et les responsabilités données aux entités fédérées de la Belgique vont stimuler les interventions visant la reconnaissance du psychomotricien et de sa formation dans l’entité fédérée francophone. Il faudra attendre 1995 pour que de réelles avancées au sein des écoles au niveau harmonisation voient le jour dans le cadre de la spécialisation et du post-graduat.

Dès le début des années 2000, des actions sont menées auprès de différentes administrations de la Communauté française et de la Région wallonne. Ces actions visent les secteurs d’intervention entièrement sous la responsabilité des entités fédérées : il s’agit du secteur de la santé intégrant celui du handicap, de la santé mentale et de la personne âgée, mais aussi du secteur pédagogique, comme celui de l’enseignement maternel. Plusieurs législations francophones reconnaissent aujourd’hui la spécificité de l’intervention psychomotrice ainsi que le psychomotricien en tant que professionnel paramédical avec un diplôme paramédical en psychomotricité : graduat ou post-graduat et à partir de 2015 le bachelier paramédical. Ce sont les législations concernant l’A.W.I.P.H., les centres de Santé Mentale, les maisons de repos et de soins. D’autres secteurs sont en cours de construction comme la petite enfance, l’enseignement spécialisé, la protection de la jeunesse. Dans le cadre de l’enseignement maternel, la psychomotricité est reconnue spécifiquement dans l’horaire des enfants depuis 2002. Le titre du professionnel concerné est « maître de psychomotricité à l’école maternelle » , il ne s’agit donc pas du titre de psychomotricien. Différents professionnels, dont les institutrices maternelle et les psychomotriciens, peuvent y accéder moyennant pour chacun des conditions particulières de formation complémentaire.

A partir de 2006 une réflexion concernant la mise en place d’une formation de base pour le psychomotricien a été entamée entre les écoles existantes et l’Union. Un premier dossier dans ce sens a été présenté conjointement par des Hautes Ecoles et l’Union auprès de la Ministre de la Santé le 24 mai 2007.

Les objectifs poursuivis par l’Union ont alors été actualisés :
Faire reconnaitre le psychomotricien en tant que métier de la santé, comme un professionnel paramédical spécifique ayant une identité propre, et non comme une spécialisation, une technique particulière.
En référence à ce qui se fait dans différents pays européens et proposé par le Forum Européen de la Psychomotricité, faire le choix du bachelier paramédical comme formation de base pour le psychomotricien.
Construire un profil professionnel spécifique pour le psychomotricien. Ce qui fut le cas en 2009. Ce profil a servi de base à la construction du bachelier (voir revue n°8). Construire également une liste des actes spécifiques du psychomotricien. Une première version a été faite en 2013 (voir revue n°11).
Au niveau Belge national, prendre tous les contacts politiques et avec l’administration afin de faire avancer la reconnaissance d’un statut spécifique en tant que métier de la santé.
Si le souhait était au départ d’intégrer l’ensemble des professionnels de la psychomotricité quelle que soient leur formation initiale, il est alors décidé de favoriser le développement d’une formation de base officielle afin de clarifier le titre de psychomotricien. L’Union met alors en place une commission de reconnaissance destinée aux personnes n’ayant pas suivi un cursus officiel et spécifique en psychomotricité mais pouvant éventuellement justifier d’une expérience professionnelle attestée.

C’est en 2012 que le nouveau bachelier paramédical en psychomotricité a vu le jour. Celui-ci est destiné à harmoniser toutes les formations officielles existantes. Un deuxième évènement a marqué l’année 2012, le congrès international à Bruxelles qui a rassemblé près de 730 personnes. Ce congrès a été organisé par l’Union en partenariat avec le SNUP, syndicat professionnel représentant des psychomotriciens français. Plus de 25 intervenants à parité entre les deux pays ont montré, si cela était encore nécessaire, que le niveau de professionnalisme des psychomotriciens de nos deux pays était équivalent.

Nous arrivons maintenant progressivement à la dernière étape de la reconnaissance du psychomotricien : celle de la reconnaissance du métier au niveau du Ministère de la Santé Publique Nationale Belge. Si cette reconnaissance est déjà bien avancée au niveau de l’entité fédérée francophone, elle est plus difficile au niveau national. Notre complexité institutionnelle, la différence de conception et de pratique qui existent entre les deux entités fédérées, néerlandophone et francophone, posent aujourd’hui question. Comment reconnaître différemment et légalement le psychomotricien au Nord et au Sud du pays ? En 2009, l’administration de la santé publique nationale a réalisé un dossier mettant en évidence la possibilité d’une reconnaissance légale différenciée entre les deux entités. En 2013, le Conseil National des professions paramédicales, composé des professions de la santé déjà reconnus et majoritairement néerlandophones, a rendu un avis contraire. Nous nous sommes opposés à cet avis et l’avons communiqué à la Ministre. L’issue de la reconnaissance au niveau fédéral n’est donc pas encore déterminée, nous en sommes pour l’instant au stade d’un avis... L’entité fédérée francophone a déjà, elle, fait le choix du secteur de la santé pour le psychomotricien.

Conclusions et perspectives

Ce qui précède nous a montré que les dernières étapes de la reconnaissance sont les plus difficiles, comme c’est souvent le cas. C’est au moment où la reconnaissance finale s’approche que les réticences les plus ancrées s’expriment. Bien identifier notre spécificité, la démontrer scientifiquement, permet de construire une argumentation solide. Dans le cadre de la psychomotricité, bien différencier le concept (l’objet psychomoteur) de notre identité, permettra aux autres professionnels de la santé de ne pas se voir privés du concept dans leur pratique spécifique et en même temps de nous permettre de maintenir notre identitié de profesionnel à part entière. Le secteur de la formation et les psychomotriciens professionnels doivent continuer à échanger à partir de leur complémentarité, s’associer quand c’est nécessaire mais dans le respect des spécificités de chacun.

S’il est indispensable de continuer à créer en permanence l’intervention psychomotrice, de prendre le temps de construire des processus de recherche pouvant donner à la psychomotricité ses lettres de noblesse, il n’est pas nécessaire pour autant de réinventer ce qui a déjà été construit. Les bases de la spécificité de l’intervention psychomotrice actuelle ont été élaborées dès les années 70. Sur le plan de la reconnaissance, beaucoup d’actions ont été menées depuis 30 ans, de l’expérience a été acquise, des traces concrètes existent déjà dans de nombreuses administrations... Tout cela est à faire fructifier. L’objectif aujourd’hui est d’organiser toute cette expérience acquise, la stabiliser pour permettre à ceux et celles qui sortent maintenant du bachelier de construire leur propre univers psychomoteur à l’intérieur d’un espace balisé, reconnu et dynamique.

Jean-Pierre Yernaux
Psychomotricien, formateur d’adulte
Membre fondateur de l’UPBPF